Accueil › Blog › Brevet et IA

Brevet et IA : utiliser ChatGPT sans compromettre la nouveauté de l'invention

Ne confiez pas à une IA en ligne la description d'une invention non déposée : les textes ne disent pas si une requête la rend « accessible au public », la question n'est pas tranchée et la prudence s'impose. Pour un courrier, une notification ou une traduction ciblée, l'IA reste utile sur une copie pseudonymisée et relue. Le guide de la CNCPI (juillet 2026) recommande des pseudonymes pour les noms, des codes pour les numéros de titres et l'accord du client.

Publié le · 9 min de lecture

Nouveauté et divulgation : ce que disent les textes

Une invention est nouvelle si elle n'est pas comprise dans l'état de la technique. Selon l'article L. 611-11 du Code de la propriété intellectuelle (CPI), celui-ci est constitué par « tout ce qui a été rendu accessible au public avant la date de dépôt de la demande de brevet », par « une description écrite ou orale, un usage ou tout autre moyen ». L'article 54 de la Convention sur le brevet européen (CBE) retient la même définition.

Une conversation avec une IA est-elle une divulgation ?

Les textes ne le disent pas. Ni l'article L. 611-11 du CPI, ni l'article 54 de la CBE, ni les passages des directives cités plus haut ne mentionnent les requêtes adressées à une IA. La question n'est pas tranchée par les textes ; la prudence s'impose.

Le critère des directives indique seulement ce qu'il faudrait examiner : qui reçoit le texte, et sous quelle obligation de confidentialité. Or, selon le guide de la CNCPI, la protection des données envoyées à une IA en ligne repose beaucoup sur la confiance envers le fournisseur, qui fixe seul ses conditions contractuelles. Des éléments communiqués peuvent servir à l'entraînement, puis être restitués, directement ou indirectement, à d'autres utilisateurs (p. 6). Le guide parle de risque de divulgation au sens de la confidentialité ; il ne se prononce pas sur la nouveauté.

En pratique, avant le dépôt : ni description de l'invention, ni projet de revendications dans une IA en ligne. Ce n'est pas une règle écrite, mais la conséquence prudente d'une question ouverte.

Le secret professionnel du CPI

Selon l'article L. 422-11 du CPI, « en toute matière […], le conseil en propriété industrielle observe le secret professionnel ». Ce secret couvre les consultations, les correspondances avec le client, un confrère ou un avocat (sauf celles portant la mention « officielle »), les notes d'entretien et « toutes les pièces du dossier ». Un projet de demande ou une note sur la stratégie de dépôt en relèvent.

Le dépôt ne rend pas la demande publique. L'OEB publie en principe la demande européenne dès que possible après dix-huit mois à compter du dépôt ou de la priorité, ou plus tôt sur requête du demandeur (art. 93 CBE).

Le guide de la CNCPI sur les IA génératives (juillet 2026)

La Compagnie nationale des conseils en propriété industrielle (CNCPI) a publié en juillet 2026 un guide des bonnes pratiques pour l'usage des IA génératives. Ce sont des suggestions : chaque CPI peut aller plus loin et reste responsable individuellement devant la loi (p. 1). Ce qu'il recommande :

IA grand public ou offre professionnelle : ce qu'il faut vérifier

Selon le guide de la CNCPI, les services d'IA générative grand public accessibles gratuitement peuvent, par défaut, enregistrer les requêtes et s'entraîner dessus, et le fournisseur dispose d'une copie des informations communiquées (p. 6). Le guide recommande de vérifier et configurer les paramètres, de vérifier si le fournisseur a le droit de stocker, surveiller et examiner les requêtes, et de préférer un cloud privé, idéalement en France ou en Europe (p. 7).

Nous ne résumons les conditions d'aucun éditeur : elles varient selon l'offre et les réglages, et seules celles de votre offre font foi. Vérifiez-y cinq points : l'entraînement sur vos données, la durée de conservation, l'accès du personnel du fournisseur, la localisation et les sous-traitants. Une offre professionnelle change le contrat, pas le trajet : avec un service en ligne, le texte quitte le cabinet.

Ce que la pseudonymisation couvre, et ce qu'elle ne couvre pas

Pseudonymiser, c'est remplacer chaque identité par une étiquette stable, comme [ORGANISATION_1], en gardant la correspondance au cabinet : c'est la logique que suggère la CNCPI. Ce n'est pas une anonymisation (voir la différence entre anonymisation et pseudonymisation selon le RGPD).

Dans le dossierDans la copie pour l'IA, avec AnonymFiles
Déposants, titulaires, sociétés citéesDétectés automatiquement : [ORGANISATION_1], ou [PERSONNE_1] pour une personne physique.
Inventeurs, interlocuteurs du clientDétectés automatiquement : [PERSONNE_2], [PERSONNE_3]…
Adresses, e-mails, téléphonesDétectés automatiquement (téléphones au format français).
Numéros de demande ou de titre (FR, EP, WO)À sélectionner à la main, à la relecture : ils deviennent une étiquette dans tout le dossier.
Montants (redevances, prix de cession)À masquer d'un clic, à la relecture.
Description de l'invention, revendicationsCe ne sont pas des identités : à ne montrer que si la tâche l'exige.

Aucune détection n'est parfaite : chaque pièce se relit à côté de l'original.

Ce qu'elle ne couvre pas : le contenu technique. Une invention décrite reste la même, que le déposant y figure sous son vrai nom ou sous [ORGANISATION_1]. Un passage technique masqué d'un clic devient invisible pour l'IA : utile pour un courrier, inutile pour travailler sur des revendications. Décidez, tâche par tâche, ce que l'IA doit voir. Avant le dépôt, la prudence commande de ne pas lui montrer l'invention.

Attention aux recoupements. Un nom de produit, une demande antérieure, une combinaison de caractéristiques rare ou une date de priorité peuvent suffire à retrouver un dossier. Le guide de la CNCPI note aussi que l'importance accordée aux antériorités citées peut refléter les instructions du client, qui sont confidentielles (p. 10).

La méthode avec AnonymFiles

AnonymFiles est une application de bureau, bientôt disponible pour Mac (puce Apple) et Windows, qui prépare ces copies sur l'ordinateur du cabinet.

  1. Déposez le dossier. Word (.docx), PDF texte (10 Mo au plus), .txt ou .md. Les scans sont signalés et exclus : leur lecture est en préparation. La copie d'un Word est un fichier texte (Markdown), sans mise en page, commentaires, suivi des modifications ni images.
  2. Laissez la détection travailler. Noms de personnes, organisations, adresses, e-mails, téléphones (format français), IBAN (neuf pays européens), dates privées et numéros d'identifiant deviennent des étiquettes stables, identiques dans toutes les pièces.
  3. Relisez et complétez. Chaque pièce s'affiche à côté de l'original. Sélectionnez les numéros de demande, les montants et les passages techniques : chaque sélection devient une étiquette, appliquée à tout le dossier. Une étiquette peut être renommée, par exemple [PERSONNE_CLIENTE].
  4. Validez, puis exportez. Rien n'est exporté sans validation. L'export crée un nouveau dossier : copies avec étiquettes (fichier texte pour un Word, PDF reconstruit pour un PDF texte), contenu masqué réellement supprimé, métadonnées, annotations, formulaires et liens retirés, noms de fichiers neutres, index des pièces exportées et exclues. La table de correspondance reste sur l'ordinateur, jamais dans l'export.
  5. Travaillez avec l'IA, puis réinjectez. « Copier la consigne IA » donne les instructions à coller dans la conversation : garder les étiquettes, rappeler la référence [DOSSIER_…]. « Réinjecter un résultat » remet les vrais noms dans la réponse texte de l'IA, sur l'ordinateur, avec un aperçu avant l'enregistrement (pas encore dans un Word ou un PDF).

L'application fonctionne sans compte, sans télémétrie et sans vérification de licence. Sur Mac, les modèles de détection sont inclus : aucune connexion. Sur Windows, ils se téléchargent une seule fois, au premier traitement, sans texte de document (voir sécurité et périmètre réseau). Pour le détail, voir comment ça marche pour les conseils en propriété industrielle et AnonymFiles pour les cabinets de CPI.

Trois prompts sur une copie pseudonymisée

Ces exemples supposent une copie préparée et relue, l'accord du client pour ce type de tâche et la consigne d'AnonymFiles collée en tête de conversation. Aucun ne demande de montrer l'invention. Méthode générale : comment anonymiser un document avant ChatGPT ou Claude.

Reformuler un courrier au client

Tu es conseil en propriété industrielle. Reformule ce projet de courrier à [PERSONNE_1], de [ORGANISATION_1], sur les prochaines étapes de la procédure pour la demande [CONFIDENTIEL_1] et les décisions attendues de sa part. Lecteur non juriste, 250 mots, phrases courtes. Garde les étiquettes entre crochets telles quelles. N'ajoute aucune date ni aucun délai absents du texte.

Préparer la réponse à une notification

Voici une notification de l'office sur la demande [CONFIDENTIEL_1], déposée par [ORGANISATION_1] ; les passages techniques sont masqués. Liste les objections une par une, avec la base juridique invoquée et le délai de réponse indiqué. Propose ensuite un plan de réponse, sans rédiger de revendications. Garde les étiquettes intactes.

Une notification cite souvent les revendications. Si la demande n'est pas publiée, ces passages restent confidentiels : masquez-les, ou ne transmettez que la partie utile.

Traduire un passage choisi

Traduis en anglais le passage ci-dessous, extrait d'un courrier de [ORGANISATION_1] à son correspondant étranger [PERSONNE_2]. Ton juridique, terminologie des brevets. Garde les étiquettes entre crochets telles quelles et signale les termes dont la traduction est incertaine.

Ne collez que le passage à traduire. Un traducteur en ligne peut aussi reposer sur l'IA générative : le guide de la CNCPI cite DeepL parmi les outils qui en intègrent sans que l'utilisateur le sache forcément (p. 2).

Relisez chaque réponse : faute de pouvoir contrôler, vérifier et corriger les résultats, le guide conseille de s'abstenir (p. 10). Réinjectez ensuite les vrais noms sur votre poste.

Questions fréquentes

Une conversation avec ChatGPT peut-elle détruire la nouveauté d'une invention ?

Les textes ne le disent pas : l'article L. 611-11 du CPI et l'article 54 de la CBE visent tout ce qui a été rendu accessible au public avant le dépôt, sans mentionner les IA. La question n'est pas tranchée par les textes ; la prudence s'impose : avant le dépôt, la description de l'invention ne va pas dans une IA en ligne.

Que recommande la CNCPI pour l'usage des IA génératives ?

Son guide de juillet 2026 recommande de ne pas mettre d'informations confidentielles dans les prompts, de remplacer les noms propres par des pseudonymes et les numéros des titres par des codes, d'informer le client et d'obtenir son accord préalable.

La pseudonymisation suffit-elle à protéger une invention ?

Non. Elle cache qui dépose, pas ce qui est inventé : une description technique reste la même avec des étiquettes à la place des noms. Le contenu technique ne se montre à l'IA que si la tâche l'exige ; avant le dépôt, la prudence commande de ne pas le montrer.

Une offre professionnelle d'IA règle-t-elle la question ?

Elle change le contrat, pas le trajet : avec un service en ligne, le texte quitte le cabinet. Lisez les conditions de l'offre utilisée : entraînement sur vos données, conservation, accès du personnel du fournisseur, localisation.

Après le dépôt, peut-on tout montrer à l'IA ?

La nouveauté de ce qui a été déposé s'apprécie à la date de dépôt, ou de priorité pour une demande européenne qui en revendique une. Mais le dossier reste couvert par le secret professionnel, et une demande européenne n'est en principe publiée qu'après dix-huit mois. Un perfectionnement non encore déposé pose à nouveau la question de la nouveauté.